« LE SÉNÉGAL CORRIGE EN MÊME TEMPS PLUSIEURS DÉSÉQUILIBRES CUMULÉS » (Par: Cheikh Mbacké SÈNE Spécialiste de l’intelligence économique, Veille et Communication stratégique)

21/09/2026 La Rédaction 372
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Le PLFR 2026 traduit une dégradation réelle des équilibres macroéconomiques sénégalais. Mais derrière la baisse de la croissance, l’élargissement du déficit et la contraction de l’investissement public se dessine aussi une phase de correction destinée à restaurer les marges de manœuvre de l’État. L’enjeu n’est donc pas seulement de mesurer la difficulté de 2026, mais de déterminer si les ajustements engagés permettent de reconstruire une trajectoire économique plus soutenable.

Les chiffres du projet de loi de finances rectificative 2026 ne peuvent être minimisés. La prévision de croissance du PIB réel est ramenée de 5 % à 2,7 %. Le déficit budgétaire passe de 1 245,1 milliards à 1 735,2 milliards de FCFA, soit de 5,4 % à 7,6 % du PIB. Dans le même temps, les recettes budgétaires sont révisées à 5 848,7 milliards de FCFA contre 6 188,8 milliards dans la loi de finances initiale, soit une moins-value de 340,1 milliards. Les dépenses atteindraient 7 583,9 milliards, en hausse de 150 milliards.

Cette combinaison est particulièrement contraignante : moins de recettes, davantage de dépenses et un déficit qui se creuse. Elle réduit mécaniquement la capacité de l’État à financer simultanément les dépenses sociales, les investissements structurants et le service de la dette.

Le choc énergétique constitue l’un des principaux facteurs de cette nouvelle configuration. Les subventions à l’énergie, initialement prévues à 250 milliards de FCFA, sont désormais évaluées à 790,3 milliards, soit une augmentation de 540,3 milliards. Cette progression absorbe une partie considérable des marges budgétaires disponibles.

À cela s’ajoute la faiblesse des recettes fiscales. Celles-ci sont révisées à la baisse de 453,3 milliards de FCFA par rapport aux prévisions initiales. Le PLFR traduit ainsi non seulement un problème de dépenses, mais également une difficulté de mobilisation des ressources internes. C’est un point essentiel : un État qui veut financer durablement son développement doit disposer d’une base fiscale suffisamment robuste et prévisible.

La contrainte est encore plus visible du côté de l’investissement. Les dépenses en capital sur ressources internes diminuent de 315,7 milliards de FCFA selon les données du PLFR, tandis que plusieurs analyses du texte font état d’une réduction globale de la programmation d’investissement de l’ordre de 555 milliards. Cette situation traduit un arbitrage classique en période de tension budgétaire : préserver les dépenses considérées comme urgentes tout en reportant une partie des dépenses d’investissement.

Or, cet arbitrage comporte un risque économique. Une réduction excessive de l’investissement public peut ralentir l’activité dans les infrastructures, le BTP, les services et les chaînes de sous-traitance. Elle peut également retarder la création de capacités productives indispensables à la croissance future. C’est pourquoi l’ajustement budgétaire doit être distingué d’une simple politique de compression des dépenses.

En économie, un mauvais exercice budgétaire n’annonce pas nécessairement une mauvaise trajectoire à long terme

L’analyse doit donc dépasser les seuls chiffres de 2026. Le Sénégal est aujourd’hui confronté à plusieurs déséquilibres accumulés : niveau élevé de dette, coût du service de la dette, insuffisance de certaines recettes, poids des subventions énergétiques, arriérés et contraintes de financement. Le Gouvernement a précisément engagé une stratégie visant à traiter simultanément ces différents facteurs.

Le ministère des Finances indique que le déficit budgétaire est passé de 13,4 % du PIB en 2024 à 6,4 % en 2025, avant le nouveau choc de 2026. Il souligne également que la croissance réelle avait atteint 6,5 % en 2024 et 6,7 % en 2025, notamment sous l’effet de la montée en puissance des hydrocarbures. Le ralentissement attendu en 2026 à 2,7 % doit donc être lu dans le contexte d’un changement brutal des contraintes financières et énergétiques.

C’est ici qu’intervient la question centrale de la dette. Le Gouvernement a lancé le Plan de traitement de la dette du Sénégal, avec l’objectif annoncé de restaurer progressivement le profil de la dette, de réduire le poids du service de la dette sur le budget et de dégager de nouvelles marges pour l’investissement public. Le plan prévoit notamment une démarche coordonnée avec les partenaires internationaux et une intention de recourir au Cadre commun du G20.

Le besoin global de financement prévu dans le PLFR atteint par ailleurs 6 774,2 milliards de FCFA. Ce montant ne correspond pas au seul financement du déficit : il intègre notamment les besoins liés à l’amortissement de la dette et à d’autres opérations financières de l’État. Cette distinction est importante pour comprendre la pression exercée sur le Trésor et les conditions de financement de l’économie.

Dans ce contexte, l’accord conclu au niveau des services du FMI le 1er septembre constitue un élément important de la trajectoire à venir. Il porte sur les principales politiques économiques susceptibles de soutenir un nouvel accord de 36 mois au titre de la Facilité élargie de crédit, d’environ 2,2 milliards de dollars. Cet accord reste toutefois soumis à l’approbation des instances compétentes du FMI. Le programme envisagé met l’accent sur la viabilité de la dette, la consolidation budgétaire, la mobilisation des recettes intérieures, la transparence budgétaire et une croissance davantage portée par le secteur privé.

Cette évolution est significative du point de vue de l’intelligence économique. Elle montre que la question sénégalaise n’est plus seulement celle du financement du budget d’une année donnée. Elle concerne désormais la crédibilité financière de l’État, le coût futur du capital, la confiance des investisseurs, la capacité des entreprises à accéder au financement et la possibilité de réorienter les ressources vers les secteurs productifs.

Le signal adressé au secteur privé sera déterminant. La réduction des arriérés, la restauration de la trésorerie des entreprises, la visibilité fiscale et la régularité de la commande publique peuvent contribuer à relancer progressivement l’investissement privé. Le ministère des Finances considère d’ailleurs que la réduction du service de la dette pourrait permettre de réinjecter des ressources dans le circuit économique, notamment en faveur de l’apurement des arriérés dus au secteur privé.

Il faut également regarder les capacités de mobilisation domestique. En mars 2026, l’État avait réussi à mobiliser 304,15 milliards de FCFA lors d’un appel public à l’épargne, pour un objectif initial de 200 milliards, soit un taux de couverture de 152 %. Cette opération montre que le marché régional demeure un instrument important de financement, même dans un contexte de forte contrainte.

La question des recettes reste néanmoins déterminante. Le redressement ne pourra pas reposer durablement sur l’emprunt. Il devra passer par l’élargissement de l’assiette fiscale, une meilleure administration de l’impôt, la formalisation progressive de l’économie, une fiscalité plus prévisible et une amélioration du rendement des politiques publiques. Le FMI indique précisément que les autorités prévoient une stratégie de recettes à moyen terme à partir de 2027 afin de renforcer la mobilisation des ressources intérieures.

Le deuxième chantier concerne l’efficacité de la dépense. La correction budgétaire ne doit pas être assimilée à une réduction uniforme des dépenses. L’enjeu est de distinguer les dépenses de consommation, les dépenses sociales indispensables et les investissements capables d’augmenter la productivité future de l’économie.

Dans cette perspective, la protection des investissements productifs devient stratégique. Agriculture, énergie, infrastructures logistiques, industrie, numérique, transformation locale, PME et capital humain doivent conserver une capacité minimale de financement. Le Sénégal ne pourra durablement sortir de la contrainte budgétaire que par une économie plus productive, plus exportatrice et davantage capable de générer des recettes internes.

Le contexte extérieur complique toutefois cette équation. Le FMI estimait en juin que les vulnérabilités budgétaires et liées à la dette restaient élevées et que la hausse des cours mondiaux du pétrole pouvait exercer une pression supplémentaire sur les finances publiques en raison du coût des subventions énergétiques.

L’année 2026 doit donc être considérée comme une année de forte contrainte et de réallocation des ressources. Le chiffre de croissance de 2,7 % est important, mais il ne suffit pas à lui seul pour juger la trajectoire économique du pays. La véritable question est celle de la transformation des contraintes actuelles en réformes durables.

Du point de vue de l’analyse économique et de l’intelligence économique, quatre indicateurs devront particulièrement être surveillés dans les prochains mois : l’évolution effective des recettes internes, la trajectoire du service de la dette, la capacité à réduire les arriérés envers le secteur privé et la reprise de l’investissement productif.

À ces indicateurs s’ajoutera un cinquième facteur, probablement décisif : la confiance. La confiance des entreprises, des investisseurs, des banques, des partenaires financiers et des ménages conditionnera largement la vitesse de transmission des réformes vers l’économie réelle.

Le Sénégal ne traverse donc pas simplement une mauvaise année budgétaire. Il traverse une phase de remise à niveau de plusieurs équilibres fondamentaux. La situation est objectivement difficile, mais elle n’est pas nécessairement synonyme d’une dégradation durable de la trajectoire économique.

Le véritable enjeu sera la qualité de la réponse apportée à la contrainte. Si le traitement de la dette, l’amélioration de la mobilisation fiscale, la maîtrise des subventions énergétiques, la rationalisation des dépenses et la restauration de la confiance avancent de manière cohérente, la période actuelle peut devenir une étape de consolidation.

À l’inverse, si l’ajustement se traduit principalement par une compression durable de l’investissement sans amélioration suffisamment rapide des recettes et de la productivité, les tensions pourraient se prolonger.

La bonne lecture du PLFR 2026 se situe donc entre deux excès : le pessimisme qui transforme une année difficile en condamnation de toute une trajectoire, et l’optimisme qui sous-estime l’ampleur des déséquilibres. Pour le Sénégal, l’heure est surtout à la vigilance, à la discipline budgétaire et à la transformation.

En économie, la performance d’une année ne résume jamais à elle seule la trajectoire d’un pays. Ce qui compte, au terme d’un choc, c’est la capacité à corriger les déséquilibres, restaurer les marges de manœuvre et reconstruire les conditions d’une croissance plus solide, plus productive et plus durable.

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