LE CHOIX DU PROCHAIN SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’ONU : AU-DELÀ MÊME DU CHOIX D’UN NOM, LES NATIONS ACCEPTERONT-ELLES ENCORE DE CROIRE QU’UN DESTIN COMMUN EST POSSIBLE ? LE VÉRITABLE ENJEU N’EST-IL PAS LÀ ? (PAR EL HADJI AMADOU NIANG)

Le choix du prochain secrétaire général de l’Onu. Au-delà même du choix d’un nom, les nations accepteront-elles encore de croire qu’un destin commun est possible ? Le véritable enjeu n’est-il pas là ? (Par El Hadji Amadou Niang)
Une élection au cœur d’un monde en mutation
Il est des moments où l’Histoire semble retenir son souffle. En cet été 2026, une question traverse les couloirs du siège des Nations unies et dépasse largement les murs de Manhattan : qui dirigera demain cette Organisation née des cendres de la Seconde Guerre mondiale, cette arche fragile bâtie pour que le dialogue puisse encore contenir la force ?
Le troisième straw poll du Conseil de sécurité, tenu le 18 septembre, a rebattu les cartes. La Costaricaine Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la CNUCED, reprend la tête avec neuf voix d’encouragement, mais cinq votes de dissuasion assombrissent cette avance. La Guyanaise Carolyn Rodrigues-Birkett, arrivée en tête au deuxième tour, recule à huit voix, tandis qu’Olara Otunnu, de l’Ouganda, surgit à la troisième place devant l’Argentin Rafael Grossi.
Aucun candidat n’a encore franchi le seuil décisif. La partie demeure ouverte, suspendue à cette diplomatie silencieuse où se rencontrent les ambitions régionales, les équilibres de puissance et, surtout, le pouvoir de veto des cinq membres permanents du Conseil de sécurité.
Mais derrière les chiffres se dessine une interrogation autrement plus vaste : quel leadership le monde appelle-t-il, alors que le multilatéralisme traverse l’une des crises les plus profondes de son histoire ?
Le départ prochain d’António Guterres, après deux mandats traversés par les tempêtes du siècle, ne sera pas une simple succession. Il ouvrira une page nouvelle de l’histoire des Nations unies et peut-être un tournant pour l’ordre international lui-même.
Notre réflexion suivra trois mouvements : la géopolitique invisible du scrutin, le leadership que réclame le nouveau siècle et, enfin, les enseignements que laisse le bilan du secrétaire général sortant.
I. La géopolitique invisible du scrutin
L’élection du Secrétaire général obéit à une mécanique singulière. Les consultations successives mesurent les soutiens, mais la véritable équation se joue dans l’espace discret des intérêts des grandes puissances.
Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité disposent d’un pouvoir qui peut interrompre la trajectoire d’une candidature, même largement soutenue. Ici, la majorité ne suffit pas toujours : il faut aussi l’acceptabilité.
C’est toute la subtilité de cette diplomatie où les alliances se nouent à huis clos, où les silences ont parfois autant de poids que les déclarations publiques et où la victoire ne se mesure pas seulement au nombre de voix obtenues, mais à la capacité de rassembler sans susciter de veto.
Le troisième tour en a offert une nouvelle illustration. La remontée de Rebeca Grynspan, le recul de Carolyn Rodrigues-Birkett et la progression d’Olara Otunnu témoignent d’une compétition encore mouvante. Rien n’est joué. Tout peut encore basculer.
Cette bataille porte également une forte charge symbolique. L’Amérique latine et les Caraïbes occupent une place centrale dans cette course, notamment à travers les candidatures de Grynspan et Rodrigues-Birkett. Leur présence ouvre la perspective historique d’une première femme à la tête de l’Organisation.
L’Afrique, de son côté, demeure présente avec Macky Sall et Olara Otunnu. La progression de ce dernier donne une résonance particulière à la question de la représentation du continent dans la gouvernance mondiale.
Avec 54 États et plus de 1,4 milliard d’habitants, l’Afrique constitue un acteur démographique, politique et stratégique incontournable. Pourtant, aucun de ses États ne dispose aujourd’hui d’un siège permanent au Conseil de sécurité.
Ce paradoxe résume à lui seul l’une des grandes fractures de l’ordre international : une partie essentielle du monde demeure sous-représentée dans l’architecture conçue pour organiser la paix collective.
L’Afrique ne demande pas une faveur. Elle revendique une place.
Ii. Du gestionnaire à l’architecte : le leadership dont le monde a besoin
Mais derrière les candidatures, les calculs et les équilibres diplomatiques demeure l’essentiel : quel homme ou quelle femme pourra encore parler au monde lorsque le monde lui-même ne parle plus d’une seule voix ?
Le prochain Secrétaire général ne pourra être un simple gestionnaire de crises. Il devra être médiateur, réformateur, diplomate et visionnaire.
Il lui faudra parler à Washington, Pékin et Moscou sans devenir l’instrument d’aucune puissance. Défendre le droit international sans ignorer les rapports de force. Porter la voix des peuples sans perdre le langage du dialogue.
Car le Secrétaire général ne possède ni armée ni droit de veto. Sa force est ailleurs : dans sa crédibilité.
Cette crédibilité est une lumière fragile, mais essentielle. Elle permet d’alerter lorsque les gouvernements hésitent, de maintenir ouvertes les voies du dialogue lorsque les portes se ferment et de rappeler que la prévention vaut toujours mieux que la réparation.
Or le monde qui s’annonce ne ressemble plus à celui de 1945.
Le climat ignore les frontières. L’intelligence artificielle transforme les économies, le travail et les rapports de puissance. Les nouvelles technologies bouleversent les sociétés. Les puissances émergentes redessinent les équilibres. Les inégalités persistent, tandis que la confiance dans les institutions internationales s’effrite.
Dans ce paysage, le multilatéralisme n’est pas une nostalgie. Il est une nécessité. Mais il ne pourra survivre qu’en se réinventant : plus représentatif, plus équitable, plus préventif, plus proche des réalités du XXIe siècle.
La question de l’Afrique en constitue l’un des symboles les plus puissants.
pourra être un simple gestionnaire de crises. Il devra être médiateur, réformateur, diplomate et visionnaire.
Il lui faudra parler à Washington, Pékin et Moscou sans devenir l’instrument d’aucune puissance. Défendre le droit international sans ignorer les rapports de force. Porter la voix des peuples sans perdre le langage du dialogue.
Iii. Les enseignements d’un bilan
Le 25 août 2026, depuis son bureau du 38e étage du Siège des Nations unies à New York, António Guterres accordait un entretien au Financial Times. Son regard sur ses années de mandat et sur l’avenir de l’Organisation dessine, en creux, le cahier des charges de son successeur.
Il juge « intenable » qu’une majorité des membres permanents du Conseil de sécurité soient européens et appelle à une réforme d’une architecture héritée de 1945. Il déplore l’absence de siège permanent pour l’Afrique et constate la paralysie croissante de l’institution face aux antagonismes entre grandes puissances.
Il évoque également le sentiment d’impunité qui gagne le système international et reconnaît combien la médiation est devenue difficile. Mais son constat ne se transforme pas en renoncement. « Nous n’abandonnons pas », affirme-t-il. Il voit dans l’ascension des puissances moyennes une évolution positive, tout en avertissant que la multipolarité, si elle n’est pas accompagnée d’institutions capables de l’organiser, pourrait nourrir davantage de confrontation. Son dernier message est peut-être le plus personnel : « Être soi-même et faire ce que l’on croit juste. »
Ces mots résonnent comme une transmission. Car le prochain Secrétaire général héritera d’une institution affaiblie, mais irremplaçable ; contestée, mais nécessaire ; ancienne par ses structures, mais indispensable par sa vocation.
Il devra être moins le gardien d’un ordre ancien que l’architecte d’un nouvel équilibre.
Un équilibre entre le Nord et le Sud. Entre les puissances établies et les puissances émergentes. Entre la souveraineté des États et les défis qui dépassent les frontières. Entre l’héritage de 1945 et les réalités du XXIe siècle.
Conclusion
Au fond, la succession d’António Guterres sera bien davantage qu’un scrutin diplomatique. Elle sera le miroir d’un monde en transformation.
Un monde où l’ancien ordre vacille sans avoir totalement disparu ; où de nouvelles puissances émergent sans encore avoir trouvé leur place ; où la force demeure déterminante, mais où les peuples réclament davantage de justice, de représentation et de dignité.
Le prochain Secrétaire général héritera d’une maison commune fragilisée, mais toujours irremplaçable.
Il devra rappeler que l’Organisation des Nations unies n’est pas une fin en soi, mais l’un des derniers espaces où l’humanité peut encore tenter de transformer la confrontation en dialogue, la méfiance en négociation et la puissance en responsabilité.
Les États ne choisiront donc pas seulement un dirigeant. Ils choisiront aussi, à travers lui, une certaine conception de l’avenir.
Une Organisation qui administre les crises ou qui ose les prévenir ? Une architecture prisonnière des équilibres de 1945 ou capable d’épouser les réalités du XXIe siècle ? Une institution qui accompagne les transformations du monde ou qui contribue à les orienter ?
Une Afrique encore confinée à la périphérie des grandes décisions ou enfin reconnue à la mesure de son poids démographique, politique et historique ?
Et, au-delà même du choix d’un nom, les nations accepteront-elles encore de croire qu’un destin commun est possible ? Le véritable enjeu n’est-il pas là ?
Après l’hégémonie, l’heure de l’équilibre.
Mais quel équilibre voulons-nous construire ?
Quelle place sommes-nous prêts à accorder à ceux qui furent trop longtemps à la périphérie du pouvoir ?
Et surtout, les Nations unies sauront-elles retrouver ce souffle originel qui fit naître l’espoir au lendemain du chaos : celui d’un monde où la force ne serait jamais le dernier mot, où le dialogue ne serait jamais considéré comme une faiblesse, et où l’humanité, malgré ses fractures, continuerait de croire qu’elle peut encore écrire une histoire commune ?
M. El Hadji Amadou Niang, docteur en droit international, est ancien fonctionnaire international à l’Organisation de l’Unité Africaine et au secrétariat général de l’ONU, ancien Ambassadeur du Sénégal et consultant international de haut niveau.
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