AU CENTENAIRE d’ABDOULAYE WADE: CE QUE LA RÉPUBLIQUE RECONNAIT

Loading

À l’heure où de nombreux États africains cherchent à redéfinir leurs modèles de souveraineté économique, la lecture wadienne retrouve une force d’éclairage particulière.

Le 4 juin prochain, la République du Sénégal célébrera le centenaire d’Abdoulaye Wade. Le haut parrainage du président Bassirou Diomaye Faye place cet hommage à un niveau symbolique inhabituel : un chef de l’État, issu d’une trajectoire politique distincte, choisit de placer sous son autorité personnelle la commémoration d’un prédécesseur dont il n’est ni le successeur direct ni l’héritier doctrinal. Ce geste ne saurait être réduit à une simple politesse républicaine. Il signale autre chose : que la pensée wadienne, au-delà de sa traduction politique partisane, est reconnue comme une part constitutive de l’héritage national sénégalais — comme la pensée senghorienne l’est devenue, dans un autre registre, par-delà les querelles des années 1960.

Que reconnaît exactement la République en célébrant Wade ? Pas seulement le président de 2000 à 2012, ni l’opposant historique des décennies précédentes. Quelque chose de plus profond, et de moins commenté : un geste intellectuel singulier qui traverse l’œuvre wadienne depuis sa thèse soutenue à Grenoble en 1959 — soit soixante-sept ans avant son centenaire.

Dans cette thèse de doctorat, intitulée Économie de l’Ouest africain (Zone franc) — Unité et croissance, le jeune Wade observait que l’économie ouest-africaine ne se laissait pas réduire aux schémas binaires des manuels — économie de marché contre économie planifiée, secteur formel contre secteur informel, modernité contre tradition. Il y discernait une configuration triple : trois sources distinctes d’organisation économique — l’héritage indigène, les structures religieuses et l’insertion dans l’économie internationale — qui s’articulaient sans qu’aucune ne s’impose totalement aux autres. Il y voyait également une nécessité de double planification : une coordination publique qui n’écrasait pas l’initiative privée, mais la canalisait. Ces deux intuitions, formulées dans la langue austère de la science économique, posaient déjà le diagnostic que Wade reprendra trente ans plus tard sous une autre formulation lorsque, dans Un destin pour l’Afrique (1989), il nommera cette configuration : le libéralisme social africain.

Ce geste de nomination mérite attention. Il diffère fondamentalement de l’opération doctrinale habituelle, qui consiste à importer un modèle — socialisme, marxisme ou néolibéralisme — pour l’appliquer à une réalité qu’il prétend transformer. Wade fait l’inverse : il observe la réalité économique africaine telle qu’elle se déploie effectivement — dans les marchés informels structurés, les solidarités confrériques, les transferts familiaux ou les économies de la teranga — puis lui cherche un nom qui ne la trahisse pas. Le libéralisme social africain n’est pas une importation. C’est une appellation, au sens propre du terme.

Cette intuition a une conséquence que la trajectoire sénégalaise n’a cessé de confirmer : il existe au Sénégal une matrice socio-économique qui structure les comportements collectifs et résiste aux changements politiques de surface. Les alternances de 2000, de 2012 et de 2024 n’ont pas modifié les ressorts profonds qui font fonctionner la société sénégalaise — la centralité des solidarités élargies, le rôle des confréries comme régulateurs sociaux, l’inventivité économique des marges informelles, ou encore l’articulation persistante entre langues nationales et institutions héritées. Chaque alternance a certes modifié des politiques, redistribué des rôles, ouvert ou fermé des espaces. Mais la matrice, au sens de la grammaire profonde qui organise la pratique collective, est demeurée. C’est précisément ce que Wade avait, le premier, posé comme objet de pensée.

Cette persistance n’a rien d’un trait pittoresque. Elle est ce qui rend possible la stabilité politique exceptionnelle du Sénégal dans une région où elle demeure rare. Les institutions républicaines n’ont pas tenu seules : elles ont tenu parce qu’elles sont articulées à une matrice sociale qui les absorbe, les filtre et les nourrit. Ignorer cette matrice — vouloir transformer le Sénégal comme si elle n’existait pas — a constitué l’erreur récurrente des plans de développement importés depuis les années 1960. La reconnaître, puis la nommer afin de pouvoir l’orienter, est ce que Wade aura tenté de faire, avec une lucidité diagnostique qui ne s’est jamais démentie.

Le haut parrainage présidentiel du centenaire prend, dans cette perspective, toute sa portée. Ce que Bassirou Diomaye Faye célèbre, et ce que la République du Sénégal reconnaît, ce n’est pas seulement un homme : c’est une lecture du pays. Une lecture qui affirme que la pensée politique africaine peut produire ses propres catégories à partir de l’observation du réel, sans avoir besoin de les emprunter ailleurs. C’est, dans la République du Sénégal, une thèse au-dessus des partis.

Reste alors, à la suite de cette reconnaissance, une question qui ne relève plus de la commémoration mais des années à venir : que fera désormais le Sénégal d’une matrice qu’il connaît mieux qu’il ne l’admet ? Wade en aura été le révélateur. Aux générations qui se succèdent revient désormais le travail d’en tirer les conséquences. C’est à ce travail que je m’attache, pour ma part, dans une réflexion de plus longue haleine dont ces lignes ne sont qu’un affleurement.

Mamadou Ndiaye

Assustant du Président Abdoulaye Wade