DAKAR SOUS L’EAU, COTONOU AU SEC : 900 MILLIARDS POUR RIEN ?

06/10/2026 La Rédaction 451
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Par: Dr Seydou BOCOUM Economiste hétérodoxe

Deux  pays confrontés à des risques pluviométriques et urbains importants, le sénégal et le bénin, ont suivi des trajectoires radicalement différentes dans la gestion de leurs inondations. plus de 900 milliards de francs cfa ont été mobilisés au sénégal en vingt ans, sans pour autant produire une résilience durable. au bénin, le projet d’assainissement pluvial de cotonou (papc) représente un investissement de 264 milliards de fcfa et a profondément renforcé la capacité de la ville à faire face aux eaux pluviales. cet article explique pourquoi la gestion des inondations n’est pas qu’une question d’assainissement, mais un révélateur de la qualité de la gouvernance qui peut influencer, indirectement, la confiance des investisseurs internationaux.
mots-clés : inondations, notation souveraine, sénégal, bénin, résilience climatique, gouvernance.

I. DEUX PAYS, DEUX DESTINS

le sénégal et le bénin sont deux pays confrontés à des risques pluviométriques et urbains importants. pourtant, leur trajectoire face aux inondations n’a rien de comparable.
au sénégal, les pluies diluviennes des 4 et 5 octobre 2026 ont une nouvelle fois plongé dakar et plusieurs régions dans le chaos. des cumuls dépassant 100 millimètres ont été enregistrés dans plusieurs postes pluviométriques, provoquant des inondations, des perturbations de la circulation et des dégâts matériels . le bilan humain est lourd : à l’unité 7 des parcelles assainies, une femme de 25 ans et son fils de 4 ans sont morts noyés après l’affaissement d’un mur de leur concession . à matam, une personne a péri et deux autres ont été blessées dans l’effondrement d’un hangar . à kaolack, un bâtiment abritant une école coranique s’est effondré, faisant un mort et trois blessés . l’hôpital philippe maguilen senghor de yoff a été envahi par les eaux, son accueil et plusieurs salles d’hospitalisation inondés. le président bassirou diomaye faye a exprimé sa « profonde tristesse » et le premier ministre a convoqué une réunion d’urgence. mais l’urgence est devenue une routine.
pourtant, ce ne sont ni les moyens ni les programmes qui manquent. le programme décennal de gestion des inondations (pdgi) a mobilisé 766 milliards de francs cfa entre 2012 et 2022. à cela s’ajoutent 52 milliards pour le plan jaxaay, 57,9 milliards pour le progep, 37 milliards pour l’onas, et des milliards annuels d’urgence. total : plus de 900 milliards de fcfa si l’on additionne les principaux programmes et dépenses identifiés sur la période. pourtant, la récurrence du phénomène montre que l’effort financier n’a pas encore produit une résilience durable à la hauteur des sommes engagées.
au bénin, le projet d’assainissement pluvial de cotonou (papc) représente un investissement de 264 milliards de fcfa. le programme couvre 34 des 50 bassins versants que compte la ville, avec 146 km d’ouvrages d’assainissement réalisés . résultat ? des quartiers comme ladji, sètovi, vêdoko, zogbo et kouhounou ont été profondément transformés. « c’était l’inondation totale. il était difficile de circuler. en saison des pluies, la vie ralentissait au niveau du quartier », se souvient un couturier de sètovi . aujourd’hui, les rues sont pavées, les caniveaux fonctionnels, et les habitants constatent que les eaux pluviales ne stagnent plus comme avant .
la question n’est donc pas l’argent. c’est ce qu’on en fait.

II. POURQUOI LES INONDATIONS INTÉRESSENT LES AGENCES DE NOTATION

les agences de notation fitch, standard & poor’s, moody’s évaluent la capacité d’un pays à rembourser ses dettes. mais leur analyse va bien au-delà des chiffres. elles regardent aussi la qualité des institutions, la planification à long terme, la maintenance des infrastructures, et la capacité du pays à absorber les chocs.
la gestion des inondations entre dans ce cadre. pas directement, mais en passant par une chaîne logique :
résilience climatique → capacité d’exécution publique → réduction du risque budgétaire → résilience macroéconomique → confiance des investisseurs → risque souverain
un état qui sait planifier, exécuter et entretenir des infrastructures d’assainissement démontre qu’il maîtrise ses risques. un état qui mobilise des milliards sans résultat proportionné envoie le signal inverse : il ne sait ni planifier ni exécuter. et si un état échoue sur un problème connu et récurrent, comment peut-on lui faire confiance sur des défis plus complexes ?
c’est pourquoi la résilience climatique est devenue un indicateur implicite de la qualité de la gouvernance. et la gouvernance, c’est précisément ce que mesurent les agences de notation.

III. LE BÉNIN : QUAND LA RÉSILIENCE PAIE

le bénin n’a pas seulement réparé des canaux. il a construit un système.
le papc repose sur un plan directeur d’assainissement (pda) qui a fait l’état des lieux complet avant d’engager les travaux. les fonds ont été mobilisés auprès de la banque mondiale, de la banque européenne d’investissement et de l’agence française de développement . les travaux ont été coordonnés et planifiés, et le dispositif prévoit des mécanismes d’entretien et de maintenance .
ce n’est pas le seul succès du bénin. le pays a enregistré une croissance de 8,1 % en 2025, son niveau le plus élevé depuis 1990 . le déficit budgétaire a été ramené à 3 % du pib, conformément à la norme communautaire de l’uemoa . la dette est gérée avec une stratégie de diversification des sources de financement . mais le papc reste un symbole fort : il prouve que le bénin sait mener des projets complexes de bout en bout.
les agences de notation ont évalué ces éléments dans leur perspective globale. voici la situation à la date de rédaction :
• fitch ratings (janvier 2026) : note b+, perspective relevée de « stable » à « positive »
• standard & poor’s (décembre 2025) : note bb-/b, perspective ramenée de « positive » à « stable »
• moody’s (août 2026) : note relevée de b1 à ba3, perspective « stable »
ces évolutions résultent d’un ensemble de facteurs économiques, budgétaires, institutionnels et financiers. le papc ne peut pas être considéré comme leur cause unique. mais il en constitue un révélateur puissant : il montre concrètement que le pays sait gérer ses risques. moody’s souligne notamment « la continuité des politiques publiques et la solidité des institutions » comme facteurs favorables . ces éléments s’inscrivent dans un environnement de gouvernance et de gestion des risques que les investisseurs peuvent prendre en considération.

IV. LE SÉNÉGAL : QUAND L’ARGENT NE SUFFIT PAS

au sénégal, le problème n’est pas le manque de moyens. c’est l’absence de méthode.
les inondations du 4 octobre 2026 en sont l’illustration la plus récente. malgré plus de 900 milliards de francs cfa mobilisés en vingt ans, dakar s’est retrouvée paralysée par des cumuls certes importants, mais qui n’auraient pas dû suffire à submerger la capitale si les infrastructures avaient été entretenues et coordonnées. les eaux ont envahi l’hôpital philippe maguilen senghor, un établissement de santé stratégique. le ministre de l’intérieur a appelé les populations à « éviter les voies submergées et les bâtiments fragilisés » . mais l’urgence est devenue une routine.
la multiplicité des programmes et des acteurs soulève une question persistante de coordination institutionnelle. le pdgi, le plan jaxaay,ité le progep, l’onas : chacun et développe ses propres projets, de ses propres critères, façon ses propres budgets, sans plan directeur commun. les canalisations se bouchent faute de curage. les stations de pompage tombent en panne. les bassins de rétention s’ensablent. et entre-temps, dakar continue de s’étaler anarchiquement sur des zones inondables.
le rapport de la banque mondiale de 2014 le disait déjà : « on constate une multiplicité d’initiatives, mais aucune ne traite la problématique des inondations dans sa global cohérente ». douze ans plus tard, rien n’a changé.
le coût de cet échec dépasse les inondations elles-mêmes. chaque année, des millions sont dépensés en interventions d’urgence. des infrastructures neuves deviennent rapidement inopérantes. et surtout, le sénégal envoie un signal négatif aux marchés : il mobilise beaucoup, mais ne sait pas transformer cette mobilisation en résilience durable.
la situation financière du pays aggrave ce constat. moody’s a dégradé la note souveraine du sénégal de caa1 à caa2 en août 2026, avec une perspective négative, invoquant des « besoins de refinancement exceptionnellement élevés » et l’absence d’un programme avec le fmi . l’agence estime que la dette publique devrait se stabiliser autour de 100 % du pib à l’horizon 2028, les charges d’intérêts pesant lourdement sur les finances publiques . standard & poor’s a également dégradé la note en devises locales à ccc+ en mars 2026, évoquant des besoins de financement brut représentant environ 26 % du pib et une dette estimée à 131 % du pib une fois les passifs des entités publiques inclus . autrement dit : le sénégal n’a plus les marges de manœuvre qu’il avait. chaque franc gaspillé dans une intervention d’urgence non structurante est un franc qui ne réduit aucun risque futur.
le contraste avec le bénin est d’autant plus frappant que les deux pays font face à des aléas climatiques comparables. au bénin aussi, les pluies ont frappé en octobre 2026. dans le département des collines, la crue de l’ouémé a inondé des localités, submergé des centaines d’hectares de cultures et endommagé des habitations . un pont reliant glazoué à aklampa menace de céder, perturbant l’accès aux marchés et aux centres de santé . mais la différence fondamentale réside dans la réponse structurelle : cotonou dispose désormais d’un système qui absorbe les chocs, tandis que dakar continue de les subir.

V. LA LEÇON POUR L’AFRIQUE

le contraste entre le sénégal et le bénin offre une leçon simple mais essentielle : dans un monde où le financement du développement est de plus en plus conditionné à la résilience climatique, la capacité d’un pays à gérer ses risques environnementaux n’est plus une option. c’est un impératif économique.
les pays qui planifient, exécutent et entretiennent leurs infrastructures attireront les investissements, obtiendront les meilleures conditions de financement et renforceront leur crédibilité financière. ceux qui continueront à bricoler s’enfermeront dans un cycle de vulnérabilité croissante et de coûts exponentiels.
la question n’est donc plus de savoir combien un état dépense contre les inondations. c’est de savoir combien de risques économiques, budgétaires et sociaux chaque franc cfa dépensé permet effectivement de réduire.

CONCLUSION

plus de 900 milliards de fcfa ont été mobilisés au sénégal, au cours des deux dernières décennies, dans différents programmes de lutte contre les inondations. pourtant, les pluies des 4 et 5 octobre 2026 ont une nouvelle fois démontré que l’effort financier n’a pas encore produit une résilience durable à la hauteur des sommes engagées. au bénin, le papc a, avec 264 milliards de fcfa, profondément renforcé la capacité de cotonou à faire face aux eaux pluviales.
la différence ne réside donc pas uniquement dans le volume des ressources mobilisées. elle réside dans la capacité à transformer la dépense publique en infrastructures fonctionnelles, entretenues et capables de réduire durablement les risques.
le cas béninois ne permet pas d’affirmer que le papc est directement responsable de l’amélioration des notations souveraines du pays. celles-ci résultent d’un ensemble de facteurs économiques, budgétaires, institutionnels et financiers. mais la réussite du papc constitue un signal concret de capacité d’exécution publique et de maîtrise du risque climatique. moody’s, en relevant la note à ba3, a explicitement salué « la solidité des institutions » et « la continuité des politiques publiques » . ces éléments comptent.
c’est là que se situe l’enjeu pour le sénégal et, plus largement, pour les économies africaines. la résilience climatique n’est plus seulement une question environnementale ou sociale. elle devient progressivement une composante de la résilience économique et de la crédibilité financière de l’état.
un milliard de francs cfa dépensé n’est pas nécessairement un milliard investi. une dépense publique ne devient véritablement un investissement que lorsqu’elle réduit durablement un risque, protège les populations, évite des pertes économiques et renforce la capacité future de l’état à absorber les chocs.
les inondations ne sont donc pas seulement un problème d’eau. elles sont un test de la capacité de l’état à transformer l’argent public en résilience.

 

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